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Les mondes d'Anto

Le site est en complet chantier, et comme je dois rafraichir mes compétences en CMS de 10 ans, ça va prendre un peu de temps. Je vous remercie pour votre patience... et vous recommande mes comptes facebook et instagram en attendant.

Je ne peux pas poursuivre ce chantier des chroniques sans passer par la case « privilège ».

J’essaie d’imaginer comment un burkinabé peut réagir à nos plaintes collectives face à la multiplication des canicules. En particulier dans un monde post-colonial. Je pense au Burkina parce que j’ai eu une amie qui y a été expat et je me rappelle mon hallucination face ou débat « climer ou ne pas climer à 28° (température de la clim, 28°, l’extérieur étant en gros 10° au-dessus de ça, à l’ombre, en permanence – je simplifie pardonnez-moi) » – à l’époque je n’avais pas eu d’enfants, ma circulation se portait bien, je n’avais pas de petit asthmatique à mes côtés non plus et les deux mois de chaleur habituelle par ici m’étaient très supportables. Non, il n’y a pas de clim à la maison et c’est pas demain la veille.

Ou bien l’enfant yéménite quand l’européen se dit qu’il va falloir manger moins de viande et que ça le saoule. J’ai la photo de Véronique de Viguerie gravée dans les yeux. J’avais acheté le numéro que Reporter Sans Frontières lui a consacré en début d’année. A cette page j’ai fermé le magazine et j’ai commencé à pleurer.

Ou la mexicaine qui achète son litre de coca – pour pouvoir boire parce que l’eau ne coule plus au robinet, et le puits est tari – quand l’occidental (toujours lui) dont le système économique et social a accouché de coca-cola, la société qui pompe la nappe phréatique de son village, lui fait la morale sur le continent de plastique. Je ne suis pas complètement sûre de la structure de ma phrase, mais vous avez bien compris que c’est le bordel.

Ou encore quelqu’un, où que ce soit dans le monde, qui va chercher trois cubis d’eau deux fois par semaine à la canalisation quand elle coule, c’est-à-dire pas tout le temps, avec sa brouette, après deux heures de queue, quand ici certains se demandent s’ils vont se priver d’eau en bouteille ou pas pour passer à l’eau du robinet avec une consommation de 137 litre/jour/personne en moyenne. La question de l’eau, c’est celle qui me parle avec le plus de pédagogie pour illustrer le fait que si on parle d’effondrement, ça ne s’effondre pas d’un seul coup (on y reviendra) ni partout à la même vitesse, d’où l’enjeu du privilège.

Je me demande ce que pense un réunionnais quand le métropolitain de préférence en col blanc lui assène qu’il est amoral de vivre sans travail – que la vertu c’est d’être rémunéré pour son travail et vivre autrement, le vice – comme s’il y avait du travail rémunéré pour tous, d’une part, et comme si tous les travaux rémunérés étaient réellement utiles dans la conjoncture actuelle, d’autre part. (Personnellement j’ai un léger doute quand à l’utilité réelle des revendeurs de merdes en plastique pour kermesses et foires par exemple, je n’en pense pas moins des vendeurs d’armes, et je ne vous dis évidemment rien du métier de Kerviel, on a déjà assez tapé dessus – et comme d’habitude vous avez évidemment le droit de ne pas être d’accord avec moi).

Oh la terrible modification de mode de vie à laquelle nous devons nous atteler, vraiment, c’est affreux. Retour des maladies éradiquées, tuberculose, typhus… ? Mais vous, là, avec le t-shirt « Che Gevara » made in China qui vous plaignez (non pas vous, vous je sais bien que vous y avez pensé) vous vous êtes déjà soucié de l’état de la recherche sur le paludisme avant d’envisager que la malaria puisse vous concerner un jour ?

J’ai beau le tourner dans tous les sens, nous sommes tellement engoncés dedans qu’il n’y a pas moyen d’y échapper. C’est systémique. On est privilégiés, chez nous, parce qu’on naît chez nous, tout simplement.
Même en allant vivre sur une ZAD ou en autonomie, quand vous êtes malade, c’est retour à la case système de santé, et si notre système de santé est (encore plutôt) fonctionnel, (quoique si vous avez suivi, exsangue) c’est parce qu’il est fondé sur un système économique qui en exploite d’autres ailleurs. Vous pouvez le tourner autant de fois que vous le voulez dans tous les sens, à chaque fois que vous faites un pas sur le bitume avec vos chaussures équitables vous embarquez avec la cohorte de artificialisation-des-sols-pétrole-droit-des-femmes-dans-les-pays-du-golfe-transports-internationaux-réseaux-routiers-conditions-de-travail-des-producteurs-et-des-camioneurs… et je m’arrête là.

Changer de lunettes ?
Pour mettre lesquelles ? Celles du déni ? Celles du « je n’y pense pas tout le temps » ?
Ou alors se mettre vraiment en cohérence : vendre tous ses biens et aller vivre avec la mexicaine. C’est un motif qui n’a rien de neuf. J’en connais d’aucuns qui diraient qu’il est aussi facile d’être mentalement confortable en disposant de nos privilèges sauce 2019 qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille, si ça vous dis quelque chose.

Non, je prétends ne faire ni l’un ni l’autre.

Je suis coincée à cet endroit du schmilblick – de l’Histoire et de la planète, je vais y faire ma part, en essayant de limiter l’impact de mes privilèges, en essayant de lever les freins de celles et ceux qui sont freinés, en pensant à autre chose que juste à ma pomme, mais je suis coincée dedans, avec trois enfants à charge, alors je pense dedans, et j’agis dedans.

Je vais prétendre, et je vous embarque avec moi si vous le voulez bien -je ne force personne (c’est un challenge : la phrase à placer à chaque article, non je déconne)- que nous avons la force de porter ces lunettes-là ET de tenir debout, de regarder dedans ET de ne pas être paralysé.e.s, d’avoir la conscience du paradoxe permanent ET d’être présente au monde, « en même temps ».
Je vois pas mal d’articles qui utilisent de plus en plus ce « en même temps », et en bonne huguenote, je me dis que Luther dans sa tombe, puisque contrairement à Calvin, il en a une identifiée, doit en être satisfait, avec son « simul » de 1512 et des poussières (comme quoi, ce n’est pas neuf non plus, et c’est trèèèès fonctionnel, comme concept – préparation d’une future chronique en étude des religions). Rassurez-vous je ne vous endoctrine pas, j’ai viré résolument agnostique, dieu me préserve.

Donc nous pensons avec privilèges et nous agissons avec privilèges, et je ne vois pas comment en sortir alors je vais continuer. Mais il me semble que le minimum de décence, c’est d’énoncer cette conscience du privilège. Sinon, pour celle/celui qui est de l’autre côté de la frontière du privilège, ce n’est juste pas audible. Déjà que, avec, je ne suis pas sûre que cela le soit, mais alors sans, je suis positivement certaine que cela manque sérieusement de décentrage.

Question de cohérence.

Photo : abords de la plage du David, Marseille août 2019. Sous très nette influence du travail de Martin Bogren.

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